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Carte postale suédoise: Billet bien tempéré.

22 octobre 2008

Billet bien tempéré.

Fontaine

L'autre jour, une amie m'a envoyé une étude d'un universitaire un peu allumé [1] qui cherche à démontrer qu'il existe un complot destiné à persuader le monde entier que J.S. Bach est le plus grand compositeur de musique classique de tous les temps, en comparant sa réelle importance historique à celle d'un autre baroque, Vivaldi (eeeeeeeet oui).

Dans les grandes lignes (enfin, en sautant les petites lignes, en fait), le constat est le suivant :
- Dans les encyclopédies, on consacre en moyenne 9 fois plus de texte à Bach qu'à Vivaldi.
- Bach est aujourd'hui l'objet d'une véritable "idôlatrie", et est souvent considéré comme un monument qu'il est interdit de déboulonner [2].
- On prête à Bach énormément de "sens cachés" (numérologie, modernité) qui donnent à sa musique une "aura" dont aucun autre compositeur ne bénéficie.

Alors que :
- En son temps, Bach était quasiment inconnu hors d'Allemagne, tandis que Vivaldi était connu dans toute l'Europe.
- L'œuvre de Bach était presque exclusivement stockée dans une unique bibliothèque allemande, alors que celle de Vivaldi a été retranscrite de nombreuses fois.
- Vivaldi a inventé énormément de nouvelles formes musicales (concerto pour soliste...), alors que Bach a en son temps été jugé comme terriblement conservateur.
- Bach est soupçonné de nombreux plagiats.

... Donc rien n'explique facilement que Bach soit aujourd'hui plus célébré que Vivaldi.

Et les résultats de l'enquête :
- Une importante activité de musicographie allemande au XIXe en Allemagne a favorisé les baroques allemands par rapport aux italiens (la discipline n'existant pas en Italie).
- L'importance de la religion dans la musique de Bach lui attire automatiquement les louanges des personnes sensibles à la religion.
- Vivaldi ne correspond plus aux critères "d'intellectualité" exigée de nos jours par les amateurs de musique classique qui sont les chantres d'une philosophie anti-hédoniste, l'appréciation de la musique passant maintenant davantage par l'intellect que par le plaisir pur.
- Les combinaisons intellectuelles ont davantage de poids dans l'histoire que l'expression musicale seule.


Et si c'était tout simplement parce que les goûts musicaux d'une époque ne sont pas ceux d'une autre ? Combien de peintres, de musiciens ou d'écrivains complètement inconnus de leur vivant, et encensés aujourd'hui ?


Comme je suis terriblement influençable, je tiens à dire que préfère largement Bach à Vivaldi. Et que j'adore les exégèses débiles, un peu frustrées et pas du tout partisanes.


[1] Et oui, c'est malheureux, mes amis ont davantage tendance à m'envoyer des textes d'universitaires allumés plutôt que des bonnes blagues de cul ou vidéos à la con. Faut-il en déduire que je donne l'impression d'être un affreux sinistre vouant une adoration au touchement intellectuel ?

[2] Je me souviens d'un article paru dans les Inrocks vers 2001, et dans lequel on disait que Beck était devenu une espèce d'icône que l'on n'avait plus le droit de ne pas aimer, quelqu'un de tellement parfait qu'il en était inattaquable, un monument que l'on n'avait peut-être même pas écouté mais que l'on devait obligatoirement mettre dans sa playlist sous peine d'être un ringard, et que ça en devenait terriblement agaçant (une espèce de réputation qui précède le succès, donc). Ça m'avait fait rire car c'était à l'époque assez vrai, en fait.